Un chatbot comme outil d’apprentissage réflexif ? 

Et si un professeur des années 1950, Monsieur Pavlov, arc-bouté sur ses certitudes pédagogiques, devenait un terrain d’expérimentation idéal pour enseigner la médiation pédagogique et faire réfléchir à l’expérience d’apprentissage ? 
C’est le pari de Nicolas Thibault, ingénieur pédagogique au Cnam Pays de la Loire, qui a conçu pour l’UE FAD140 un chatbot incarnant Monsieur Pavlov, personnage réticent aux pédagogies innovantes, actives, et que les apprenants doivent convaincre en mobilisant les notions vues en cours. 

Un contexte propice à l’expérimentation 
L’UE FAD140 explore les mécanismes sociocognitifs, relationnels, environnementaux, contextuels, qui entrent en jeu dans les processus d’apprentissage. Elle aborde les concepts de motivation, d’émotions, d’attention en formation à distance en les confrontant aux grands courants de pensées pédagogiques. Parce que la formation elle-même se déroule en ligne, les étudiants sont régulièrement amenés à réfléchir à la place de la médiation à distance. L’apparition de l’IA générative a encouragé Nicolas Thibault à aller plus loin : « Je me suis dit : maintenant qu’il y a l’intelligence artificielle, ça serait bien que je leur propose une séance où on réfléchisse à son enjeu du point de vue de l’apprentissage ». Mais l’objectif n’était pas uniquement d’en parler : il s’agissait de faire vivre l’IA aux apprenants dans une situation authentique. 

Pourquoi un chatbot ? Une médiation en mise en abyme 
Le défi pédagogique consistait à trouver un moyen d’amener les apprenants à mobiliser l’ensemble des notions vues dans l’UE, sans tomber dans un exercice théorique ou décontextualisé. « Je voulais tester, voir comment eux allaient vivre ça » explique l’enseignant, qui souhaitait une activité engageante permettant « de mobiliser tout ce qu’ils ont vu depuis le début de l’UE ». Après une première expérience de chatbot explicatif, trop confus, il décide d’adopter l’approche inverse : créer un bot résistant, qui questionne, contredit, secoue les certitudes — et oblige à argumenter. 

Mizou : un outil pensé pour les usages pédagogiques 
Pour façonner le personnage de Monsieur Pavlov, Nicolas Thibault utilise Mizou, une plateforme permettant de concevoir des chatbots dédiés à l’apprentissage. Elle offre la possibilité de définir des objectifs, d’ajouter des consignes précises, de paramétrer des règles de dialogue… et surtout de consulter les échanges des étudiants. « L’avantage, c’est que je peux fixer des objectifs d’apprentissage et j’ai accès aux discussions que les élèves ont eues avec Monsieur Pavlov », explique-t-il. « C’est le seul qui fait ça ». Mizou peut également proposer une notation automatique (de A+ à F) selon le niveau de persuasion obtenu, renforçant ainsi la dimension formative de l’activité. 

Monsieur Pavlov : un adversaire pédagogique coriace 
Le chatbot incarne un professeur fictif, traditionnel, convaincu que la transmission magistrale est la seule voie valable. « Pour lui, un bon cours, c’est un cours descendant… le savoir se transmet, c’est tout » raconte Nicolas Thibault. L’activité consiste pour les apprenants à le convaincre de l’intérêt d’autres méthodes. Le bot réagit avec sarcasme, résiste, détourne les arguments, renvoie à des théories transmissives, puis progressivement se laisse convaincre — à condition que les apprenants mobilisent des notions solides et clairement articulées. 

Les étapes de mise en place 

  1. Créer un compte sur Mizou, puis choisir entre un modèle généré automatiquement ou une création entièrement personnalisée. 
  1. Définir le rôle du bot : ici, un professeur des années 1950, réfractaire aux pédagogies actives. 
  1. Rédiger les instructions, limitées à 1 000 caractères : attitude, ton, posture, ouverture progressive. 
  1. Ajouter des règles précisant la manière de répondre, les références à mobiliser, ou encore les limites à ne pas franchir. 
  1. Créer une session pour chaque groupe d’apprenants, intégrée dans Moodle via un simple lien, sans création de compte élève. 
  1. Suivre et analyser les échanges, notamment grâce à l’évaluation automatique et à la possibilité de relire toutes les interactions. 

Avantages : mobilisation des savoirs et réflexion sur la posture 
Les retours observés par l’enseignant sont très positifs. L’outil pousse à dépasser la simple conversation pour entrer dans une argumentation construite : « Ils voyaient bien que s’ils restaient dans une discussion de café, ils n’arriveraient pas à le convaincre. Il fallait des arguments… s’appuyer sur les notions vues » souligne Nicolas Thibault. En obligeant l’apprenant à convaincre un personnage qui résiste, l’activité développe des compétences d’analyse, de mobilisation conceptuelle et d’ajustement discursif. 

Points de vigilance : éviter le face-à-face solitaire avec la machine 
Certains apprenants peuvent se sentir bloqués ou perdre beaucoup de temps. La faible prévisibilité du bot peut aussi générer des incompréhensions. « Ma crainte, c’était de laisser les gens seuls face à l’outil… ça peut renvoyer à : “il n’y a pas d’enseignant, je suis seul” » reconnaît Nicolas Thibault. La médiation pédagogique reste donc essentielle, que ce soit pour donner des consignes, rassurer, ou analyser l’expérience a posteriori. 

Le retour des apprenants : entre amusement, frustration et prise de conscience 
Les discussions avec Monsieur Pavlov ont profondément marqué les étudiants, qui décrivent l’activité comme exigeante, surprenante et souvent très chronophage. L’un d’eux raconte avoir eu « une trèèèèès longue discussion » avec un interlocuteur « pas très ouvert », tandis qu’un autre reconnaît qu’il a « commencé sa discussion hier et l’a terminée ce matin ». Malgré la résistance du chatbot, beaucoup disent avoir trouvé l’exercice enrichissant, révélateur : « du deux en un : je me suis amusé et je me suis trituré les méninges ! » 
Nombre d’apprenants soulignent que l’expérience les a fait réfléchir à la place du formateur dans un environnement où l’IA devient omniprésente : « cela engendre des questionnements sur le métier de formateur… l’humain doit rester au centre ». Pour d’autres, le bot têtu et questionnant sans cesse constitue un vrai défi : « qu’il est têtu ce monsieur ! » 
Certains ont expérimenté des stratégies originales, allant jusqu’à confronter Pavlov… à une autre IA : « Je jouais contre deux joueurs d’échecs simultanément en utilisant leurs coups l’un contre l’autre ». D’autres avouent avoir renoncé, jugeant l’exercice potentiellement sans fin : « Je préfère discuter avec un humain… ou avec un Monsieur Pavlov niveau junior ». 
Malgré les frustrations, un consensus émerge : l’activité force à argumenter, à structurer ses idées, à identifier ce qui est maîtrisé et ce qui doit être renforcé. 
Comme le résume un étudiant : « Cela m’a poussé à construire mon argumentaire… petite satisfaction d’être arrivé au bout après tout ce temps. » 

Conclusion 
L’expérience de Monsieur Pavlov illustre comment un chatbot, lorsqu’il est soigneusement conçu et encadré, peut devenir un puissant outil d’apprentissage réflexif. En obligeant les apprenants à argumenter face à un personnage récalcitrant, il les amène à revisiter les théories de l’apprentissage, à affiner leur posture de futur formateur et à interroger la place de l’IA dans la médiation. 

 

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